Inédits d’auteurs picards

Quelques inédits d’auteurs Picards : Les murs de Alain Marc, Le petit zinc de Roger Wallet.


Alain Marc Crédits : Creative commons

Les Murs de Alain Marc (extraits)

Ces trois inédits d’ Alain Marc , lus au centre culturel Georges Desmarquet Voisinlieu pour tous à l’occasion de la sortie officielle du recueil Toute une vie  ont été écrits au cours de la préparation de la manifestation)
Avant, aujourd’hui

Après, on ne peut plus rentrer dans les maisons, où on est

où on a

vécu

Les distances changent : quand on est petit, tout est beaucoup plus grand !

Aujourd’hui, ici, il y a un pont. Comme celui qui me faisait si peur, quand j’étais petit, et que je passais en dessous ! C’était à

Aujourd’hui, ce ne sont plus les mêmes personnes, plus les mêmes voitures. Mais ce sont toujours, les mêmes maisons…

Même si la maison que j’ai devant moi est écru, je la vois vert d’eau : ce n’est pas la maison qui est sur la photo, que je vois, c’est celle qui est dans ma mémoire, celle d’il y a parfois… plus de trente ans !
Disparition

Avant, je rentrais ici, sous ce porche, avec ma boîte à lait en aluminium et je rentrais à gauche. La fermière était là et distribuait le précieux liquide aux personnes une par une de la queue mouvante défilant devant elle. Aujourd’hui je ne peux plus rentrer dans le corps de la ferme de mon enfance, c’est un entrepreneur qui l’a rachetée. Et quand bien même je pourrais je ne reconnaîtrais si peu les lieux, de ma mémoire, de mon enfance, tellement ils auraient changés depuis tout ce temps passé.

Aujourd’hui je ne peux plus rentrer dans le corps de la ferme de mon enfance mais pourtant je vois toujours les murs, extérieurs. Cela a à voir avec la disparition. Comme pour la disparition d’une personne. Comme si je pouvais encore voir ma mère, devant moi, mais que je ne pourrais plus la toucher. Comme si je pouvais encore voir ma mère mais que je ne pourrais plus l’entendre, me parler. Comme si. Que reste-t-il dans la mémoire ?

Que reste-t-il dans la mémoire ? Des passages, entre les maisons, des couloirs, des fragments, parcelles, détails : une couleur. Une porte, un chemin qui mène derrière, la courbure d’un arbre, son bruissement. Le bruit d’un carillon, une odeur, une sensation : une sensation d’espace.
Roger Wallet Crédits : Roger Wallet

Le petit zinc , texte inédit de Roger Wallet

à Tom

Le garçon les observait de loin. Il avait appuyé son vélo contre la
haie. Ils grimpaient péniblement la colline, s’arrêtant tous les vingt
pas pour reprendre leur souffle. L’homme portait un cabas. La femme lui
lâchait de temps en temps la main pour remettre de l’ordre dans ses
cheveux. Le vent soufflait de l’ouest, comme toujours en cette saison,
un vent humide qu’accompagnaient parfois les mouettes. Leur cri grave le
réveillait car la maison était à deux pas, adossée au coteau. L’homme
tira du sac un de ces petits avions ridicules en bois blanc et le tendit
à la femme. Elle était fluette, très brune, avec un pull à larges
bandes colorées. De là où il était il ne distinguait pas son visage.
Elle tira le bras droit vers l’arrière et sa silhouette se cassa quand
elle propulsa le zinc, la vigueur de son geste le surprit. Ils
suivirent l’engin du regard. Il dévala la pente en décrivant une large
courbe, resta suspendu une vingtaine de secondes et piqua brusquement du
nez sous une rafale. Il entendit alors le rire clair et strident de la
femme, un rire de gamine. L’homme applaudit et ils s’étreignirent. Ils
étaient âgés, lui avait des cheveux blancs, une vraie tignasse qui
tombait sur sa chemise à carreaux.
Le garçon se remit en selle et rentra. La Peugeot noire du docteur était
garée le long du trottoir. Il hésita, n’osa pas pousser la porte. Il
piqua vers le haut du village. La côte était raide et il dut
s’arc-bouter sur les pédales. Il s’arrêta sous les tilleuls de la place.
Quelques-uns jouaient au ballon. Il les regarda sans descendre de sa
selle. Au cœur de l’après-midi, le soleil déjà faiblissait. L’hiver, sur
sa fin, ménageait de fragiles éclaircies, il fallait en profiter. Des
cris fusèrent quand le cuir, heurtant le pied de l’arbre, fila dans le
but. Une gamine essoufflée le rejoignit. Elle s’essuya le front et le
dévisagea en souriant. « Tu viens ? Je rentre. » Il marcha quelque temps
à côté d’elle en poussant sa bécane. Ils passèrent le long mur du
château, la cour de l’école et arrivèrent aux maisons neuves. La
fillette s’arrêta au coin de la rue. Elle scruta le ciel, les nuages qui
du lointain accouraient, et demanda d’une petite voix : « Tu as une
amoureuse, toi ? » Il ne répondit pas. Elle s’éloigna en courant, une
tresse sautait dans son dos.
Il trouva un mot sur la table de la cuisine. L’ambulance avait emmené sa
mère à Rouen. Son père reviendrait dans la nuit.
Il sortit un paquet de petits beurres et alluma la TSF. Il se mit à
grignoter tout en feuilletant une pile de Bonnes Soirées. Depuis que sa
mère était tombée malade, elle ne lisait plus, les revues s’entassaient.
Il aimait particulièrement cette photo d’une jeune actrice autrichienne
tout de blanc vêtue. Le bustier soulignait d’un léger ombré la
naissance des seins. Tout en elle riait, les lèvres longues et fines et
les yeux d’un noir ardent, sous une coiffe très aérienne qui débordait
de tous côtés. Il la caressa du bout des doigts.
Soudain il frissonna. Le soir fraîchissait. Il fendit comme il put
quelques bûches : l’ampoule de l’appentis était grillée et il devait se
contenter de la pâle clarté qui traversait la cour. Son père ne
s’occupait pas de ces choses-là. Il ne s’occupait de rien, en dehors de
son atelier, ni de sa mère, ni de lui. Il lui vint en tête que
maintenant ce serait à lui d’y veiller : les ampoules, les clapiers, le
grillage, la réserve à bois… Il bourra le gros poêle en fonte brune,
s’installa dans le fauteuil et se recouvrit d’une couverture. Il
regardait les flammes danser derrière la petite fenêtre en formica. La
torpeur le prit. Il entendit encore au bulletin d’information des noms
étranges : Ben Bella, Ferhat Abbas… et il s’endormit.

Son père rentra par le car du matin. Il ne dit pas un mot, vida
coup sur coup deux verres de vin et sortit dans la cour. Le garçon le
vit s’affairer près des clapiers, il jeta la litière sur le tas de
fumier qu’ils gardaient au coin des étables. C’était plus une habitude
qu’autre chose parce que les animaux, ça datait du grand-père mais lui
ne l’avait pas connu. Il était mort avant la guerre. Sur une photo
jaunissante, il le voyait porter chapeau et moustache. Un mauvais pli
striait le cliché d’une zébrure blanche qui le coupait par le travers en
deux. Il fallait imaginer les doigts de la main gauche glissés dans la
poche à gousset en une pose très étudiée.
« Faudra que tu fasses de l’herbe pour les lapins » lui dit son père en
sortant.
Il monta dans sa chambre, ouvrit grand la fenêtre et aéra la literie. Le
ciel s’était dégagé. Il vit passer le troupeau des Broumault, une
vingtaine de normandes que le garçon de ferme menait au pré. Elles
firent halte à la mare, lâchèrent quelques bouses et reprirent leur
marche chaloupée.
Le midi, il se prépara des œufs au plat et fit revenir dans du saindoux
des rondelles de pommes de terre. Est-ce qu’il devrait s’habituer à
manger seul ? Sur le calendrier des Postes, il avait fait une marque au
crayon le jour où ils avaient su, pour sa mère. On ne parlait pas de ces
choses-là, on ne prononçait le mot qu’à voix basse, comme s’il y avait
là quelque chose de honteux. C’est elle qui lui avait dit, à la
mi-janvier. Et elle lui avait appris des choses simples à faire à la
poêle. Il était heureux de voir qu’il avait bien retenu les leçons. Il
se versa un doigt de vin, le coupa avec de l’eau et le but d’un trait en
grimaçant.
Puis il ficela un sac de jute au porte-bagages et pédala sur la route de
Forges.

Il était affairé à couper de l’herbe au bord du champ quand il
entendit tousser la voiture. Elle emprunta le chemin de terre à main
gauche. Comme la deux-chevaux partait dans une série de soubresauts, il
reconnut le rire cristallin de la femme. Ils s’arrêtèrent juste au bout
des blés. Il s’était relevé, couteau en main. Il guetta quelques minutes
pour les voir apparaître à mi-pente, après le boqueteau d’aulnes. La
femme avait un cache-nez de laine noué sous le menton, lui portait une
casquette. Ils mirent un temps fou pour gravir la colline. Ils restèrent
un moment à contempler les champs alentour : les arbres frémissant de
leurs feuillages neufs, les blés pointant leur vert tendre, la rivière
filant, de son déhanché nerveux, vers la Normandie.
Il laissa son sac et s’approcha du bosquet. Le vent avait tourné et le
murmure de leur voix lui parvenait. Ils assemblèrent un gros engin,
d’une envergure bien autre que la veille. Il devait faire pas loin d’un
mètre : quand le vieux le souleva à bout de bras, son ombre s’étira loin
devant. Il pivota légèrement sur lui-même, tendit plusieurs fois le
doigt en l’air avant de s’immobiliser. Ils parlaient tous les deux, le
vent portait jusqu’au boqueteau des bribes confuses. Ils se turent.
Alors le vieux cassa le coude et lança le planeur dans la pente. Il fila
droit devant lui, mit quelques secondes à se stabiliser, épousant le
creux du dénivelé. Le garçon regardait, fasciné, cet étrange oiseau
blanc venir à sa rencontre. Tout à coup, il se cabra sur l’aile droite,
donna l’impression d’hésiter une seconde et partit en vrille. La femme
cria d’effroi « Ho ! Ho ! ». Le zinc se désarticula au bord des blés et
le fuselage demeura ainsi, le cul en l’air. L’aile gisait à trois
mètres, complètement démantelée.
Il pensa à sa mère. Il la vit, si pâle dans le lit. Le rose des lèvres
semblait s’être éteint, même les cheveux avaient terni. Une ride
profonde avait creusé le front et des pattes d’oie lui tiraient les yeux
au bleu évanescent. C’était comme si, avec la maladie, sa mère avait
déteint. Les derniers temps, ses mains ne lui obéissaient plus. Il
devait lui faire prendre sa soupe à la cuiller, c’était la seule chose
qu’elle supportait encore.
« Tu as vu ça ? Tu l’as vu ? Magnifique, non ? » Le vieux tenait le
planeur démantibulé dans ses bras. La femme, à côté, souriait à belles
dents. Le garçon remarqua qu’elle avait une cicatrice au menton et le
visage constellé de taches de rousseur. Elle lui prit la main : « Tu as
vu comme il a volé longtemps ! » Il lui rendit son sourire, « C’était
très beau quand il a descendu la colline mais… » L’homme haussa les
épaules, « Juste une question de réglage. Apprivoiser les vents, c’est
ce qu’il y a de plus difficile ». Il tournait et retournait le fuselage
esquinté dans la chute. Le papier qui le recouvrait était crevé en
maints endroits. La femme demanda d’une petite voix : « Tu as déjà fait
du modèle réduit ? » Comme le garçon secouait la tête, elle ajouta :
« Viens nous voir si ça te tente, on t’apprendra. Ce n’est pas très
difficile, tu sais… » Il la dévisagea. Sa mère avait, comme elle, une
fossette au creux de la joue.

Il passa à la menuiserie. Son père avait modernisé l’atelier
quand il l’avait pris mais il n’aimait pas le travail en série. Il
l’entendait toujours dire « Le modernisme, c’est ce qui nous tuera ».
Son ouvrier, Eugène, n’avait plus d’âge, il était là depuis toujours. On
le voyait rarement sur la toupie ou sur la dégauchisseuse. Il était
resté fidèle aux outils manuels et lui seul utilisait encore des mots
comme bédane, bouvet, guillaume.
Le garçon le regarda longuement assembler une fenêtre en chêne. Il
vérifia l’ajustement du « battant mouton » dans la « gueule de loup »
avant de fixer le jet d’eau sur la tapée. Il procédait au maillet, par
petits coups secs et précis pour faire coulisser la pièce mortaisée en
queue d’aronde. Quand il eut fini, il poussa un soupir de soulagement,
s’essuya les mains dans un chiffon et releva le nez. « Si tu cherches
ton père, il est parti faire un relevé chez Bréquigny. » « Un relevé de
quoi ? » demanda le garçon. Eugène haussa les épaules, « Est-ce que je
sais, moi ? »
Le boucher tenait boutique à l’entrée de la vicinale filant vers
Doutremont. Il poussa la porte vitrée, déclenchant le carillon. Le chien
sortit de derrière le comptoir et vint le renifler. Il attendit un long
moment avant que s’agite le rideau de perles. Mme Bréquigny avait les
cheveux en désordre, le corsage entrouvert laissait voir un bout de
guipure noire. Non, elle n’avait pas vu son père. Mais quand il insista,
Eugène avait dit que…, elle déclara qu’il venait de partir, il avait
pris les cotes pour un cosy dans la chambre. Elle sortit son bâton de
rouge et se remaquilla. Elle lui sourit. Elle ressemblait aux femmes sur
les couvertures de Bonnes Soirées. Il ne lui manquait qu’un grain de
beauté sur la joue.
Il remonta vers l’église, le vélo à la main. Un portail était ouvert. La
deux-chevaux stationnait dans la cour. Il s’avança. Un gros chat roux
vint se frotter contre ses jambes.
Le vieux l’aperçut le premier. Il lui fit signe d’approcher. Il le prit
par l’épaule et lui montra le petit atelier où sa femme et lui
bricolaient. Des plans étaient punaisés au mur, des crayonnés remplis de
cotes et d’annotations. Il y avait aussi une photo d’eux, plus jeunes,
assis dans un avion. « De temps en temps on va encore à l’aéroclub. » Il
eut un silence contemplatif, « Ilse a toujours été beaucoup plus douée
que moi. Si tu veux, on t’emmènera. » Côté modélisme, c’était plutôt lui
qui menait les opérations. Il lui montra un autre planeur en
construction. Ilse découpait les nervures avec une lame de rasoir. Quand
elle en eut une dizaine, elle les serra et frotta très délicatement les
encoches avec une feuille de papier de verre. Puis elle les aligna sur
le plan, en les maintenant de part et d’autre par une épingle, à peine
enfoncée dans le support. Elle avait la main sûre et le geste précis.
Quand elle eut fini, elle posa le visage au ras de l’établi et vérifia
la rectitude de l’ensemble. Elle en tapota légèrement une pour la mettre
dans l’alignement. Il l’imita et sourit en se relevant : « Mon père
devrait vous embaucher ! » Ils l’invitèrent à boire un thé. « Il préfère
sans doute un chocolat » risqua le vieux mais le garçon secoua la tête.
Les gâteaux secs avaient de curieuses formes. Certains ressemblaient à
de petits boudins crénelés, d’autres à des étoiles ou à des serpentins.
Il reconnut des arrière-goûts d’anis et de noix de coco. Ilse expliqua :
c’était la coutume chez elle, en Lorraine, dans toutes les familles,
pour la Noël, les mères préparaient les spitzgebäck. Le thé était
brûlant, ils le laissèrent refroidir en silence. La pièce était basse de
plafond, un peu sombre. Sur la cheminée, il n’y avait qu’une seule
photo : une jeune femme en veste de cuir, casque à la main, appuyée
contre la carlingue. Le vieux dit qu’après la guerre ils étaient restés
plusieurs années sans faire une maquette : impossible de trouver du
bois. Le garçon bafouilla qu’il aurait bien envie de s’y essayer.
Quand il reprit son vélo, ils étaient tous deux devant la porte. Ils le
regardèrent partir en souriant.

Il n’en parla pas à son père. Ils mangèrent des œufs et du riz.
Puis ils s’installèrent dans la salle. Son père se servit un cognac et
se roula une cigarette. Son briquet jeta une longue flamme. « Demain, je
vais à Rouen. Tu veux venir ? » Le garçon fit non de la tête. Il pensa à
sa mère, il ne savait pas ce que ça voulait dire, mourir. Sauf que le
temps n’était plus pareil. Avant, il y avait des chansons, des rires,
des confidences, des odeurs de lessive le lundi et des draps étendus
dans la cour, des marmites qui mijotaient au coin de la cuisinière. Des
caresses. Mais après, il ne voyait que les fragiles lacets bleus des
veines qui sculptaient la peau des bras et cette odeur âcre, un peu
rance, dans la chambre.
Il fit non de la tête et monta se coucher.

Toute la fin de la semaine, il passa ses après-midi chez Ilse et
Jean. Le planeur prenait forme. Le samedi ils entoilèrent les ailes.
Jean prépara avec minutie la colle de poisson dans une petite casserole
émaillée. Il la touilla longuement pour arriver à la bonne consistance.
Des années avant il collait au jaune d’œuf, même à la cire d’abeille,
mais c’était plus fragile. Ils vendaient maintenant des colles spéciales
mais eux restaient fidèles aux procédés naturels. Leur seul luxe,
c’était le balsa. Le papier Japon coûtait trop cher. Ils utilisaient du
papier léger qui servait à emballer les chaussures. Le garçon aida Ilse à
le tendre tandis que Jean badigeonnait sa mixture sur le dos des
nervures et des traverses. Puis ils s’attaquèrent au fuselage.
L’opération prit une bonne demi-heure. Après quoi ils posèrent le tout
sur un tabouret, près du poêle.
Ilse expliqua qu’elle devrait encore tendre le papier. Elle le
tamponnerait avec un coton humide, il se ferait transparent et, en
séchant, il deviendrait dur et cassant. Si tout allait bien, le
lendemain ils pourraient l’essayer. Mais il restait encore une chose à
faire : le baptiser. Ilse découpa une mince bande de papier, elle sortit
un pinceau et une petite boîte d’aquarelles. « Quel nom tu voudrais ? »
demanda Jean. Et comme le garçon s’étonnait : « Ton premier planeur,
quand même !, on ne peut pas faire moins ». Le garçon marqua un silence
puis : « Vous voulez dire que vous me le donnez ? » Tous deux se
contentèrent de hocher la tête. « Je te conseille le rouge, reprit Ilse,
ça se voit bien dans le ciel. »

Son père rentra tard ce soir-là. Il se coupa une tranche de pain
et un bout de camembert. Il alluma la radio. Un nouveau contingent
d’appelés venait de partir pour l’Algérie. Il se servit un grand verre
d’alcool, s’étira dans le fauteuil, il se passa la main sur le visage.
Le garçon finissait ses sardines quand son père lui dit : « Ta mère ne
va pas bien du tout ». Un silence. « Ils m’ont dit qu’elle ne… » Sa voix
se cassa et il ne put terminer sa phrase.
Le garçon repoussa son assiette et sortit. La nuit était tombée. Le ciel
était inondé d’étoiles. Il guetta longtemps, une heure peut-être. Une
étoile filante finit par surgir sur la droite, il la regarda plonger et
s’effriter en flammèches lumineuses. Alors il ferma les yeux, il savait
ce qu’il fallait dire…

D’abord, le vieux le fit répéter. Il révisa les gestes avec lui.
Redresser le buste, armer lentement le bras vers l’arrière, le coude
cassé, respirer le vent, prendre une longue inspiration et brusquement
projeter le bras vers l’avant et déclencher le tir en ouvrant la main au
bout de la course, à hauteur des yeux, le buste tendu sans raideur.
Quand le garçon eut bien maîtrisé l’enchaînement, il sentit le trac
l’envahir. Ilse le rassura : il avait bien fait de cerner les majuscules
rouges d’un filet doré, « Louise » se verrait de loin.
« Je vise au milieu du bosquet ? » demanda-t-il encore. « Juste au
milieu », répondit Jean. « Mais si le vent… » « Tu n’as pas à avoir
peur. Le vent, il ne faut pas se battre avec… », le garçon termina : « 
il faut l’apprivoiser ! » Il avait bien retenu la leçon.
Ilse et Jean s’écartèrent et s’assirent dans l’herbe, l’un près de
l’autre, en se donnant la main.
Le garçon leur demanda encore : « Vous croyez qu’il peut voler bien plus
loin que les autres ? » Il leur avait dit, pour sa mère. « Je voudrais
tellement qu’elle puisse partir avec lui, aller jusqu’à la mer… »
Ilse lui envoya un baiser du bout des doigts. Jean l’encouragea : « Je
suis sûr que tu vas le faire ».
Alors le garçon se mit en position. Il affermit son équilibre, redressa
le buste. Il respirait calmement, profondément. Il cassa le coude, arma
le bras, il suspendit son geste une seconde et tout à coup déclencha son
tir.
Le petit zinc piqua droit sur le boqueteau. Alors le vent le souleva, il
franchit la cime des aulnes et fila vers l’Atlantique…

Contributeur(s) initial(ux)

Picardia

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