Falaises et bas-champs

Côte

Les ultimes falaises normandes viennent mourir sur la côte picarde. Ces parois, exposées à la houle et au vent, et la végétation qui pousse sur leur rebord étroits constituent un patrimoine naturel fragile.


Bas-champs en baie de Somme - Bas-champs en baie de Somme Crédits : CRDP d'Amiens

Au sud de la Baie de Somme, sur un linéaire côtier de 7 km environ de longueur d’Ault à Cayeux, 16 km si l’on pousse jusqu’au poulier du Hourdel, s’étendent ces Bas-Champs. 4 200 hectares de terres tellement basses qu’elles sont en fait situées en dessous du niveau de la mer.

Malgré sa modeste étendue (environ 50 km de long), le littoral picard égrène une incroyable diversité de paysages naturels.

L’érosion des falaises


Ault

De Mers-les-Bains à Ault, viennent mourir les ultimes falaises normandes, hautes de 20 à 80 mètres. Énormes parois de craie entrecoupées de lits de silex, elles offrent leur front rectiligne à la houle et au vent. Sous les assauts répétés des éléments naturels, la craie s’effrite, libérant les silex qui tombent à l’eau, s’arrondissent, et sont entraînés vers le nord par les courants marins. Entre Ault et le Hourdel, leur accumulation constitue, sur 16 km, l’un des plus grands cordons de galets d’Europe.

La ville d’Ault s’est bâtie au bord de cet à pic de 38 mètres. Vue de la plage, le site est grandiose. La commune profite et cultive l’attrait des touristes pour ce paysage hors du commun, qui a inspiré les peintres et les écrivains.

En 1898, le bois de Cise, cette bande de verdure installée dans une étroite vallée au Sud de la ville, est loti et des villas s’y construisent au bord de la falaise.

En 2009, la ville obtient une fois de plus le label « Pavillon bleu d’Europe ». Celui-ci est décerné par la Fondation pour l’Éducation à l’Environnement en Europe (F.E.E.E.). Il distingue et valorise les Communes et ports de plaisance du littoral qui répondent à des critères d’excellence dans la gestion de leur environnement. 
Mais les falaises d’Ault continuent de s’éroder, au rythme de 30 cm par an en moyenne, des dizaines de mètres en l’espace d’un siècle. Les vagues et les vents poursuivent lentement leur travail de sape, ce dernier étant facilité par l’hétérogénéité de ces strates accumulées, faites de craie et de silex, qui forment ce mur imposant face à la mer.

Victor Hugo, de passage en 1837, raconte ainsi : Il y a cent cinquante ans, c’était un bien plus grand village qui avait sa partie basse abritée par une falaise au bord de la mer. Mais un jour la colonne de flots qui descend la Manche s’est appuyée si violemment sur cette falaise qu’elle l’a fait ployer. La falaise s’est rompue et le village a été englouti. Il n’était resté debout dans l’inondation qu’une ancienne halle et une vieille église dont on voyait encore le clocher battu des marées quelques années avant la Révolution .
Depuis le milieu du XVIIIe siècle, Ault a tourné le dos aux activités maritimes, pêche et commerce. Et la lutte s’est organisée depuis plus de 100 ans contre la rage des flots et des vents. Des épis perpendiculaires au rivage ont tout d’abord été édifiés afin de retenir les galets au pied de la falaise. Ceux-ci étaient censés former une sorte de cordon de protection face à la houle. Sans grands résultats.

En 1981, à ce premier dispositif succède un remblaiement recouvert par des enrochements. Sur le bord de la falaise, on coule une dalle de béton, la casquette .
Et la falaise continue de reculer.

En 2001, la Préfecture de la Somme impose à Ault un Plan de prévention des risques naturels, annexé au Plan d’occupation des sols. Désormais, toutes nouvelles constructions ou extensions sont prohibées à proximité des falaises, seules les rénovations de bâtiments existants ou les éventuelles défenses et consolidations prévues par les autorités sont admises. Les Aultois inquiets voient la mer grignoter la ville haute depuis les années 1980.


Ault

La vue prise du sud montre au premier plan la petite ville d’Ault. À l’extrême gauche, on observe le tracé original de la voirie qui domine la mer : le coude brutal vers l’intérieur est dû à l’effondrement d’une portion de rue suite à l’éboulement de la falaise. Au nord d’Ault, la falaise vive disparaît et devient falaise morte. Vers le haut droit de la photo, on voit la bande d’habitations d’Onival édifiées à son sommet (villas touristiques du début du XXe siècle).

Au cours des siècles, Ault a perdu plusieurs rues et rangées de maisons. 

Les bas champs

À l’abri de la falaise, mouvante muraille de pierres, ou en retrait du massif dunaire du Marquenterre, s’étendent de vastes étendues planes, les bas-champs ou renclôtures, soustraits durablement à l’influence de la mer grâce à la construction d’une série de digues. Ces espaces, dévolus au pâturage, et plus récemment, aux cultures, sont limités à l’est par une falaise “morte”, séparée depuis des siècles de la mer et qui est le témoin de l’évolution constante de la ligne de rivage.

Au pied du village d’Ault s’étale la vaste tache verte de la plaine littorale des bas-champs. Située au niveau de la mer, marécageuse, elle ne doit sa survie qu’à la protection d’une véritable digue naturelle, amas gigantesque de galets de silex dessinant une longue traînée blanche. Cette levée a été édifiée par le courant marin qui longe la côte et déplace les galets d’environ 1 km par an depuis le pied des falaises (au sud) jusqu’à l’estuaire de la Somme (au nord). Ici les galets se sont écartés de la falaise et forment une sorte de digue naturelle appelée cordon littoral. On en voit la racine à l’extrême gauche de la photo ci-dessus, à la pointe du terrain de camping.

Le gazon d’Olympe

Sur le rebord étroit des falaises, s’accroche le gazon d’Olympe dont les fleurs roses accompagnent le chou sauvage. Plus au nord, là où les levées de galets ont été colmatées par le sable et enrichies en débris organiques, s’installent le pavot cornu et le silène maritime parmi lesquels niche le traquet motteux. Plus en arrière, entre mares et prairies, les vanneaux huppés et plusieurs espèces de canards (souchet, chipeau, sarcelle d’été) nichent régulièrement. La zone est, bien plus encore, une halte pour de très nombreuses espèces migratrices (plus de 200 !), comme le bruant lapon, venu des lointaines toundras scandinaves.

Fragile édifice menacé par les activités humaines

Ce territoire original est cependant menacé par l’amaigrissement du cordon de galets. Divers ouvrages (jetées portuaires, épis…), implantés sur le littoral normand, ainsi que des prélèvements opérés de longue date, ont considérablement perturbé le cheminement des galets et la consolidation naturelle et permanente du cordon.

Natura 2000, Parc naturel, Réserve naturelle … Depuis les années 1990, ces mots qualifient la Baie de Somme. Et ils désignent également leur contraire. Car, à « naturel » s’oppose « artificiel » sur le plan sémantique. Comme si cette zone, comme l’ensemble de la plaine maritime picarde d’ailleurs, était un lieu à préserver de l’influence des sociétés humaines. Le géographe lui sait bien qu’il n’est pas, peu ou plus de paysages naturels dans notre France.
En témoigne le destin des bas-champs de Cayeux-sur-Mer, le Hâble d’Ault notamment. Au sud de la Baie de Somme, sur un linéaire côtier de 7 km environ de longueur d’Ault à Cayeux, 16 km si l’on pousse jusqu’au poulier du Hourdel, s’étendent ces bas-champs. 4 200 hectares de terres tellement basses qu’elles sont en fait situées en dessous du niveau de la mer.

Des lieux très marqués depuis le Moyen Âge par l’intervention humaine.
Ainsi Hâble ou Havre signifient alors port. Car, à son origine, le Hâble d’Ault communiquait avec la mer. A marée haute, les eaux se répandaient dans toute l’étendue de cette lagune, y pénétrant par une ample ouverture. A marée basse, après assèchement des lieux, demeurait un chenal, permettant la communication entre la mer et le hâble. Au XVIIe siècle, le Hâble d’Ault était le seul « port » de guerre entre Calais et Cherbourg, tout au moins leur seul refuge possible. D’un intérêt stratégique donc. Mais son ouverture aux bateaux se comblant, l’accès en devint de plus en plus difficile.
Et, 1752, le comte de Rouault, seigneur de Cayeux, fit barrer l’entrée du hâble par une digue transversale. Le voici isolé de la mer, les bas-champs à l’abri des flots. Une centaine de kilomètres de fossés, les « courses », assurent alors l’écoulement des eaux excédentaires vers des canaux – 18 km au total -, ces derniers aboutissant à la baie de Somme, à la mer donc.

De nos jours, ces bas-champs comptent encore nombre d’étangs, de mares d’eau douces, de gravières – ces fameuses zones humides - qui attirent chaque année des milliers d’oiseaux migrateurs. Une très large proportion de la faune avicole d’Europe peut y être observée. D’où une attention particulière pour ces lieux. D’autant plus que la flore n’est pas non plus dénuée d’intérêt aux yeux des biologistes.

Et l’Homme dans tout cela ? 80 exploitations agricoles valorisent actuellement 3.750 hectares de terres. A noter cependant que leur mise en culture est rendue plus difficile qu’ailleurs en raison du morcellement des parcelles, de la présence de fossés de drainage, de la difficulté d’accès aux champs en cas de pluie … Pour moitié, ces champs sont des surfaces fourragère, un autre tiers de cette surface cultivée étant planté de céréales.

La sécurité des bas champs


Renforcement du cordon de galets en baie de Somme - Renforcement du cordon de galets en baie de Somme Crédits : CRDP d'Amiens

L’action de l’Homme atteint ses limites. Or la sécurité des bas-champs dépend de la résistance du cordon de galets aux attaques de la mer. Plusieurs fois celle-ci y a ouvert des brèches et submergé de vastes étendues. Pour éviter ce danger, on renforce la digue naturelle en déversant des galets extraits sous les alluvions des bas-champs.

Depuis deux siècles, l’alimentation en galets du cordon littoral s’amenuise, 2.000 à 3.000 m3/an au lieu de 20.000 à 30.000 m3/an d’antan Celui-ci est fragilisé par un processus d’érosion, ce qui rend les ruptures et les inondations fréquentes : 1912, 1914, 1924, 1927, 1932, 1935, 1938, 1941, 1972, 1977, 1984 et 1990…

Lors de la tempête de février 1990, le cordon littoral a quasiment été détruit sur 800 mètres. Une marée de forte amplitude, des vents orientés face à la côte et soufflant en rafales à 150 km/h, une digue affaiblie par le manque de galets et 2.500 hectares de ces bas-champs se sont retrouvés sous les eaux. Après assèchement, les terres ont du être dessalées, les ouvrages de protection réhabilités.

Ces travaux – réfection de la digue, casiers et épis piégeant les galets, mais également rechargement du cordon par un apport de ces mêmes galets - ont été réalisés depuis. Coût total : 40 millions €, et près de 350.000 € par an pour l’entretien de ces aménagements. De manière plus pratique, la facture s’élève à 12.000 € par hectare de terrain récupéré.
À l’heure où s’annonce l’épuisement des proches carrières de galets nécessaires à un éventuel rechargement du cordon littoral, une question se pose donc : faut-il protéger les bas-champs de Cayeux-sur-Mer, le Hâble d’Ault ou laisser faire la nature 

Contributeur(s) initial(ux)

Picardia ; Conservatoire des Sites Naturels de Picardie ; Désiré Emmanuel (CRDP d’Amiens)

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