En famille

Roman d’Hector Malot

Avant d’écrire ce roman qui se déroule en Picardie, Hector Malot, soucieux de réalisme, a séjourné en Picardie, a visité usines et tourbières et a constitué un important dossier préparatoire.


Hector Malot a séjourné en Picardie, pour la préparation de son roman En Famille. Le dossier préparatoire qu’il a laissé, composé d’une série de notes, d’articles de journaux et de lettres, nous permet de savoir qu’il effectua son voyage en juillet 1892, et qu’il se rendit dans la vallée de la Nièvre. Son but était double : visiter les usines Saint Frères et explorer « les entailles », nom donné, dans la région, aux tourbières.


Perrine et son grand-père dans les entrepôts de jute à Hercheux, illustration de Lanos Crédits : Anne-Marie Cojez
Perrine et son grand-père dans les entrepôts de jute à Hercheux, Illustration de Lanos

En Famille

Le roman, destiné à la jeunesse, parut en mars 1893. Il narre l’histoire d’une jeune orpheline, Perrine, qui, partant de Paris à pied, gagne le village de Maraucourt dans la Somme, pour y rejoindre son grand-père, Vulfran Paindavoine, un industriel qui a fait fortune dans le travail du jute. La fillette, par ses qualités, gagne la confiance du vieillard et trouve sa place près de lui. Ce faisant, elle lui ouvre les yeux sur les difficiles conditions de vie de ses ouvriers et lui inspire des actions en leur faveur : la construction de logements, de restaurants, d’une crèche, d’un hôpital et d’un cercle de loisirs.

Outre la fable axée sur la reconnaissance entre grand-père et petite-fille, outre une étude morale centrée sur la volonté, Hector Malot donne à voir, dans ce roman, la grande industrie textile : les techniques de transformation du jute, l’organisation des sites de production, les tensions liées à la concurrence étrangère, aux rivalités familiales, à l’ambition du personnel de direction ; il évoque les inégalités entre patrons et ouvriers, et fait valoir le paternalisme comme remède à ce que l’on appelle alors la question sociale.

La visite des usines Saint Frères

Pour la visite des usines Saint Frères, Hector Malot s’est rendu à Flixecourt. On sait, lui-même l’indique dans une note manuscrite du Roman de mes Romans, qu’il a été guidé dans sa connaissance de l’entreprise par un ingénieur de la maison, Monsieur Monflier. Demeurent d’ailleurs dans le dossier préparatoire, des lettres, notes, schémas, calculs de la main de celui-ci qui témoignent de leur correspondance.

Le romancier a recueilli dans la vallée des informations générales sur l’entreprise : le nom des sites de production « Flixecourt, L’Etoile, Ville St Ouen » (Monsieur Monflier lui signalera Harondel), la spécialité de certains d’entre eux « St Ouen, Filature de chanvre et de jute », le nombre total d’ouvriers « 6000 », la nature des infrastructures « chemin de fer et téléphones ».

S’ajoutent à cela des renseignements sur les sources d’approvisionnement et l’origine des machines utilisées. Le romancier s’est également penché sur les conditions de vie des ouvriers. Il note le montant de leurs salaires, mentionne le travail des enfants, souligne le caractère malsain de l’air dans les ateliers de peignage de chanvre. Il indique le nom d’un directeur qui s’est fait la spécialité d’abuser des femmes et des jeunes filles et de soutirer aux ouvriers une part des gratifications qu’ils obtiennent. Il mentionne aussi l’alcoolisme ambiant et l’existence de mouvements revendicatifs.

Tous ces renseignements, associés à ce que sa mémoire a conservé des lieux, associés également aux informations techniques que lui envoient ses correspondants sur le travail du jute, servent au romancier, dans la phase de composition du roman, à élaborer un site industriel spécifique, prenant ses marques dans la réalité.

 

Mention portée par le romancier sur la feuille dont il a entouré les documents préparatoires au roman Crédits : Anne-Marie Cojez
Mention portée par le romancier sur la feuille dont il a entouré les documents préparatoires au roman


Note d’enquête figurant dans le dossier préparatoire au roman. Crédits : Anne-Marie Cojez
Note d’enquête figurant dans le dossier préparatoire au roman


Carte d’état major des vallées de la Somme et de la Nièvre. Crédits : Anne-Marie Cojez
Vallées de la Somme et de la Nièvre, carte d’état-major de 1889

Une vallée industrielle calquée sur la vallée de la Nièvre

Lorsqu’il écrit le scénario général, en janvier 1892, Hector Malot a décidé de situer l’action de son roman aux environs d’Abbeville mais il n’a encore fait choix d’aucun lieu spécifique. Visiblement, c’est le séjour dans la Somme qui lui souffle non seulement la localisation du cadre mais aussi sa configuration et sa toponymie. La vallée industrielle qu’il invente pour les besoins du roman, doit beaucoup à la vallée de la Nièvre. Comme elle, elle se situe à quelques heures de marche de Picquigny, et la rivière qui la dessine est un confluent de la Somme. Une voie de chemin de fer la relie à la grande ligne Paris/Boulogne. Les sites qui la jalonnent appartiennent à la même entreprise spécialisée dans le travail du jute.

Toutefois, dans sa représentation, le romancier établit des distorsions par rapport au réel. Il modifie le nombre de sites : cinq au lieu de quatre ; il modifie également les toponymes : Saint-Ouen devient Saint-Pipoy, Flixecourt devient Maraucourt. Tous deux restent toutefois identifiables par les concordances phonétiques qu’il instaure ainsi que par les précisions qu’il apporte sur leur activité : Saint-Pipoy, comme Saint-Ouen, est le lieu où est implantée la corderie, Maraucourt, comme Flixecourt, est le centre nerveux de la vallée, là se situe le bureau du grand patron. Les autres sites du roman, Hercheux, Bacourt, Flexelles, sont plus difficiles à situer au regard de la réalité. Le dernier évoque, par les sonorités qui composent son nom, le village de Flesselles, situé non loin de là mais en dehors de la vallée de la Nièvre, aucune usine Saint Frères n’y est implantée. Hercheux, par son activité spécifique de stockage et de triage du jute, évoque, quant à lui, Harondel.

Un tour dans les entailles

Outre le milieu industriel, Hector Malot évoque, dans En Famille, le milieu particulier que constituent les entailles. Venu de Paris par le train, il descend à Picquigny où il est mis immédiatement en contact avec ce paysage des étangs laissés par l’exploitation de la tourbe. Il note :

« Vallée de la Somme
Rivière verte, peupliers, saules,
prairies, tourbières dont les produits
entassés en petits cubes (gris ou) noirs sont
marqués de lettres blanches au
nom du propriétaire.
Picquigny, écluse a (sic) la
sortie de la gare, avec pont, collines
basses, moulins à vent ; maisons couvertes
de tuiles rouges (les neuves), les riches en
ardoises »

 

Tout est en place : composants végétaux, couleurs, topographie, éléments architecturaux. La description que fait le romancier du paysage lorsque, comme lui, Perrine descend du train, emprunte aux grandes lignes de ses observations :

« A la sortie de la gare, elle avait passé sur le pont d’une écluse, et maintenant elle marchait allègre, à travers de vertes prairies plantées de peupliers et de saules qu’interrompaient de temps en temps des marais, dans lesquelles on apercevait à chaque pas des pêcheurs à la ligne penchés sur leur bouchon et entourés d’un attirail qui les faisait reconnaître tout de suite pour des amateurs endimanchés échappés de la ville. Aux marais succédaient des tourbières, et sur l’herbe roussie, s’alignaient des rangées de petits cubes noirs entassés géométriquement et marqués de lettres blanches ou de numéros qui étaient des tas de tourbe disposés pour sécher. [...] » (Hector Malot, En Famille. Encrage, p.87.)

L’épisode qu’il imagine dans lequel la fillette, en nouvelle Robinsonne, vit au milieu du marais est marqué des impressions qu’il ressentit en parcourant les lieux. Il souligne dans Le Roman de mes Romans, le rôle que joua le contact direct avec la « nature sauvage » dans l’inspiration qu’il eut de la vie qu’il pourrait faire mener à son héroïne. Pour connaître la faune des marais, piscicole et avicole, Hector Malot s’est adressé à Jules Verne, alors habitant d’Amiens. Celui-ci lui indique, dans une lettre datée du 15 octobre 1892, à en-tête de la mairie où il est alors conseiller municipal, quelles espèces on trouve sur place, et les repères chronologiques auxquels il convient d’être attentif pour ne pas être en contradiction avec la réalité. Hector Malot reprendra, jusque dans sa forme énumérative pour la liste des volatiles, les informations de son confrère.

 

Lettre de Jules Verne à Hector Malot


"Mon cher confrère,

Pour répondre à votre lettre, je n’ai eu qu’à m’adresser aux pêcheurs et chasseurs de la ville, et Dieu sait s’ils sont nombreux dans le pays, plus que le gibier !

En juin, la chasse aux marais n’est pas encore ouverte, et les oiseaux migrateurs ne sont pas arrivés. Les volatiles, en fait de gibier, ne comprennent que les poules d’eau, les culs-blancs qui volent au-dessus des entailles (nom que l’on donne aux tourbières dans la Somme) et quelques sarcelles, lorsque les entailles ne sont pas fréquentées. Les oiseaux sont des hirondelles, martinets, des moineaux dont une espèce est appelée cra-cra, à cause de son cri, enfin des bergeronnettes.

Pour les poissons, la liste est plus considérable : ce sont des brochets, des perches, des chevaines, des loches, des tanches, des brèmes, des ablettes qu’on appelle poisson blanc, et des anguilles.

Je ne connais pas de livre spécial aux volatiles et poissons du département de la Somme. Mais n’oubliez pas qu’en juin la chasse n’est pas ouverte (elle n’ouvre que du 25 ou 2(?) juillet) que les foins ne sont pas encore coupés, et que le gibier d’eau n’a point fait son apparition à cette époque.

Voilà, mon cher Malot, les renseignements que j’ai recueillis, et que je vous transmets en vous serrant affectueusement la main.

Jules Verne »

 

 

 

 

Contributeur(s) initial(ux)

Picardia ; Cojez Anne-Marie

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